Le bonheur est-il au travail ?

Plus je parcours les articles de la presse spécialisée orientée managers et RH, plus je reste sceptique face à cette nouvelle injonction : Soyez heureux au travail !

Je vois se multiplier des pratiques nouvelles dans les entreprises pour favoriser le bonheur au travail : relooking des espaces de travail à la mode feng-shui pour développer l’harmonie, apparition de salles de travail ludiques et colorées pour favoriser la créativité, décoration des open-space avec des jeux de couleurs et de lumières. On peut aujourd’hui travaillant en jouant, et jouer à travailler. On peut ramener ses enfants au travail, et aussi ramener du travail à la maison. On peut venir en jean-basket le vendredi, et déjeuner léger et équilibré à la cantine. Que du bonheur ! Et quels beaux budgets dépensés par les entreprises sur la forme plus que sur le fond…

Soyez heureux au travail ! Si cette nouvelle mode a des côtés sympathiques et séduisants, une sourde idée me taraude l’esprit. Et si le bonheur au travail n’était qu’une chimère ? Et si cette injonction à être heureux au travail cachait une volonté accrue de réduire les femmes et les hommes à leur rôle de travailleur, faisant fi de toutes nos autres dimensions ? Est-ce à dire qu’en dehors du travail, point de bonheur ?  Et que donc il faut travailler, encore et encore et encore, pour être encore plus heureux. Soyez heureux au travail ! Cette injonction nous pousse à travailler toujours, travailler plus, encore et encore.

Dans un monde idéal, chacun irait tous les matin au travail le sourire aux lèvres pour y retrouver ses collègues et amis, pour exercer une activité riche de sens, épanouissante et nourrissante intellectuellement, le tout dans un environnement coloré, qui sent bon, et qui prend soin de notre corps. Je ne suis pas certaine que nous vivons tous dans ce monde là. Est-ce à dire également que point de bonheur sans travail ? Ce qui signifierait que les millions de chômeurs et de personnes sans activité rémunérée seraient privés de bonheur ?

La mode du bonheur au travail nous fait oublier que le travail est avant tout le seul moyen de gagner honnêtement de quoi vivre, et que l’on peut être heureux aussi quand on ne travaille pas. Je ne suis pas certaine que nous continuerions à travailler avec autant d’entrain et de bonheur si nous n’étions pas payés. Si nous n’étions pas payés, nous continuerions à chercher des activités qui nous épanouissent, mais pas forcément dans la même entreprise et au même poste…

Et si on considérait plutôt qu’il serait intéressant de chercher du plaisir au travail, et de laisser l’individu décider de son propre bonheur, et de ce qui le rend vraiment heureux ? Et si les entreprises cherchaient un peu plus à redonner du sens au travail, et un peu moins à le déguiser avec des habits de lumière ? Et si on pensait utilité du travail fourni plutôt que décorum ?

Et si on revenait au bon sens pragmatique : je ne vis pas pour travailler. Je travaille pour vivre, dans les meilleurs conditions possibles. Travail, reprends ta place ! *

Ensemble, travaillons à développer le plaisir au travail. Le plaisir de travailler bien ensemble, dans un environnement agréable pour nos sens et dans des relations humaines sereines. Le plaisir de réaliser une activité utile tant pour la société que pour nous même. Le plaisir d’être soi, au travail comme ailleurs.

*Deleu A. Travail, reprends ta place – Fayart 1997.

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